Contribution à une nouvelle Conscience du piano
(livre à paraître)
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Introduction
Ce livre centré sur le piano se veut accessible à tous. Il s’adresse d’abord aux pianistes, amateurs ou professionnels, afin qu’une interrogation élargie sur l’Art du Piano soit le vecteur d’une meilleure compréhension de leur pratique instrumentale. Il s’adresse ensuite aux mélomanes et musiciens ouverts à une réflexion originale sur la culture de la musique. Il s’adresse enfin à tous les hommes et femmes qui, dans la recherche quotidienne d’un enrichissement intérieur, perçoivent la fonction sacrée de l’Art tout en rêvant du ré-établissement, en Occident du moins, d’un nouveau pont entre l’apprentissage musical et la quête spirituelle.
En effet dans notre monde moderne, occidental, l’enseignement institutionnalisé de la musique, à l’image de la musique elle-même, sous la forme de concours, internationaux en particulier, ou de certains concerts spectacles organisés en jeux de cirque pour répondre à l’attente d’un public formaté, est devenu le pourvoyeur de marchandises culturelles qu’il faut promouvoir et vendre. Une tautologie implacable où la fin justifie tous les moyens. Dans ce cycle infernal sans limites, nous avons tôt fait d’oublier la dimension sacrée de la musique, laquelle est le trait d’union entre l’homme et l’Univers par l’entremise mystérieuse du Son dont le pouvoir insoupçonné sur la conscience humaine dépasse allègrement notre petite raison cartésienne.
Un livre ne pourrait pas toucher son but sans s’abreuver à une source nourricière vivifiante. Pour ma part ce livre est le fruit d’une vie atypique consacrée à la musique. D’une vie musicale dont les contours se sont dessinés progressivement au fur et à mesure des années. D’abord confusément pendant la période difficile de l’adolescence au stade d’un apprentissage traditionnel du piano, laborieux et chaotique, très insatisfaisant. Ensuite méthodiquement lorsqu’il a fallu, à l’aurore de l’âge adulte, se construire autrement autour d’un métier de pianiste pédagogue que j’exerce avec enthousiasme depuis maintenant une bonne vingtaine d’années. Enfin sereinement, après une tranche de vie parsemée d’épreuves de toutes natures passée en Inde, parfois très déroutantes. Et plus précisément, aujourd’hui, sous l’éclairage de concepts pluridisciplinaires éprouvés où le sens ultime de la Musique, arc boutant de l’édifice conceptuel, est connecté à l’Indicible. Qu’on m’autorise donc à reprendre à mon compte cette phrase du grand pianiste Arturo Benedetti Michelangeli dont l'origine historique remonte à Claude Debussy: « la musique est faite pour l’inexprimable ».
Le parcours hautement aventureux d’un pianiste à la rencontre de la Musique, imprévisible à moins d’être touché par une Grâce, est jalonné de rudes étapes. A franchir d’abord, à transcender ensuite. La première, et non des moindres, est son instrument de travail et de découvertes sonores et musicales. Aussi étrange que cela puisse apparaître, contrairement aux violonistes par exemple, il lui est presque totalement méconnu car les apparences sont trompeuses. On se contente habituellement de relayer à tous les étages de la maison piano tous les lieux communs les plus plats à son sujet. On ressasse les mêmes inepties depuis des siècles, comme il en est déjà de sa classification définitive mais erronée en tant qu’instrument à cordes frappées. Ainsi rien d’étonnant qu’il soit sémantiquement admis de proclamer qu’on frappe les touches du piano pour désigner l’acte doux de jouer de cet instrument (rappelons que doux en italien se traduit par piano). Mû donc par un réflexe idiosyncrasique, le pianiste joint alors le geste à la parole pour articuler avec raideur les dix doigts de ses deux mains à toute vitesse sur le clavier afin de mieux impressionner le novice ou le moins novice d’ailleurs. Mais qu’en est-il vraiment du piano ? Quelle est sa nature physique profonde ? Question qui nous renvoie à une autre : comment a-t-il été matériellement fabriqué, notamment au regard des critères de la meilleure marque au monde que nous dévoilerons plus tard ? Et la mécanique de l’instrument, si complexe à scruter ? Doit-on également laisser le monopole de cette connaissance spécialisée aux seuls techniciens ou accordeurs ? Doit-on enfin dompter le piano comme une bête sauvage par un violent dressage qui lui fait du mal, ou se fondre en lui dans un acte d’amour charnel pour ne plus faire qu’Un ?
Le deuxième grand volet de notre enquête découverte est une relecture physique, émotionnelle et psychologique des techniques pianistiques disponibles sur le marché, communément admises par l’écrasante majorité des pianistes en activité lesquels ne font que perpétuer un certain nombre de traditions ancrées dans notre mémoire collective, depuis l’invention ambiguë du piano. Elles apparaissent donc socialement irréfutables, à défaut de l’être scientifiquement, voire esthétiquement. Mais de quelle science de l’esthétique parlons-nous ? Mesurées à l’aune de la Musique, remplissent-elles tous ses postulats érigés de facto en axiomes ? Autrement dit, existe-t-il une autre conception de la praxis musicale plus satisfaisante pour un corps, un cœur et un esprit purifiés de l’emprise de l’ego ? Et qu’en est-il vraiment d’une relecture filtrée par les critères esthétiques du « bel canto » généralisé que mon Maître de piano, M. Thibaut Sanrame, m’a patiemment transmis, lesquels nous viennent en droite ligne d’Argentine, précisément de Vincenzo Scaramuzza, Grand Maître de l’Ecole Italienne de piano ? Car il est bien question ici d’un courant musical novateur encore aujourd’hui largement souterrain dont l’héritage culturel doit pourtant être assumé avec gravité. Quelle est enfin la part de philosophie orientale et de Yoga, à travers par exemple la pensée de Sri Aurobindo, poète et philosophe indien, que l’on serait susceptible d’incorporer dans une vision renouvelée du piano, toujours au service d’une culture musicale bien occidentale, consignée dans ce qu’il est convenu d’appeler « le Grand Répertoire du Piano » ? Cette dernière question est d’une actualité brûlante. Non seulement elle annonce le 21ème siècle pianistique qui sera asiatique ou ne le sera pas, mais elle annonce aussi une « transculturalité » d’influences et de pensées qui est l’autre face, positive cette fois, de la mondialisation insipide et dégradée de la culture et de l’art véhiculés en tant que valeurs marchandes.
Tout ceci nous amène à inverser la question du rapport de l’homme au piano. Question que l’on se pose depuis des décennies dans les sphères les plus éclairées des chercheurs es musique, et je pense notamment à Monique Deschaussées en qui j’ai le plus grand respect. Il ne s’agit plus vraiment de savoir restituer la place de l’individu dans l’aventure pianistique, aussi belle soit-elle, mais bien de savoir en quoi une nouvelle Conscience de la pratique du piano est porteuse d’un Espoir non seulement pour l’homme en particulier, mais pour l’humanité en général. D’un Espoir qui serait une sorte de prélude annonciateur d’un Monde plus Vrai, encore utopique, mais à venir, enfin en accord avec son Destin.
Enfin quel que soit notre engagement, nous ne prétendons pas être exhaustifs. Nous posons seulement quelques balises que d’autres pourraient déplacer voire corriger. Nous n’avons donc aucune intention didactique universitaire. Il nous semble même que toute prétention soit une entrave à l’expression d’une vérité toujours croissante.
Pierre TRAN
Lovagny